Le point de vue non-humain

appel à corpus

Cette proposition est destinée à nourrir l'intervention d'une partie de l'équipe des éditions papiers au séminaire de Daniel S. Milo (EHESS), en juin 2010. Deux séances dont la problématique centrale sera le « point de vue non-humain ou le monde sans l'homme ».
Rappelons qu'en septembre 2009 Daniel Milo a publié un texte aux éditions papiers, intitulé « L'Extraordinaire-représentatif ».

 

Présentation

En 1934, le pionnier de l’éthologie Jakob von Uexküll publie un ouvrage étrange, intitulé Mondes animaux et monde humain, dans lequel il se penche sur la perception de l'environnement propre à des créatures aussi différentes qu’un chien, un choucas, une mouche, ou une tique.
Ce faisant, il pose les prémices théoriques de la réflexion qui nous occupe ici, en formalisant le concept  d'umwelt.

L'Umwelt, qui désigne le milieu de comportement propre à un organisme donné, dépend directement des capacités perceptives de ce dernier et de ce qui, pour lui, fait sens dans l'environnement.

L’ouvrage de Uexküll est accompagné de planches illustrées au statut complexe, visant à traduire, dans le mode représentatif humain, l'umwelt d'autres animaux. Les tentatives, à la fois frappantes et naïves, du dessinateur (Kriszat) sont loin d'apporter une traduction satisfaisante à ces réflexions et multiplient au contraire les interrogations1 :
Comment penser un point de vue non-humain ?
Comment le représenter ? Comment en rendre compte ?
L'hypothèse même d'un monde sans l'homme a-t-elle seulement un sens2 ? Si oui, comment l'envisager ?

Planche Uexkull

 

On peut approcher cette problématique selon deux perspectives (et c'est immédiatement une manière de partager notre corpus d'étude) :

1. Une posture qu'on dira morale ou « réflexo-critique » : adopter le point de vue  de  l'animal, du sauvage, de l'étranger, du martien3, etc. – à des fins de distanciation critique.
Il s'agirait de produire sur soi-même un « regard éloigné », dégagé des habitudes de pensées, de l'auto-illusion et des investissements affectifs. Ici, on se référera à la notion d'« estrangement » et à l'article éponyme de Carlo Ginzburg4.
Une remarque : l'adoption d'un point de vue non-humain répond à une exigence de réflexivité. Le regard de l'« autre » a une fonction : servir l'humain afin qu'il se voie lui-même.

« Tu peux supprimer bien des sujets pour toi de troubles superflus et qui n'existent tous qu'en ton opinion. Et tu ouvriras un immense champ libre, si tu embrasses par la pensée le monde tout entier, si tu réfléchis à l'éternelle durée, si tu médites sur la rapide transformation de chaque chose prise en particulier, combien est court le temps qui sépare la naissance de la dissolution, l'infini qui précéda la naissance comme aussi l'infini qui suivra la dissolution5 ! »

 

2. Parallèle à la posture critique, on distinguera une autre démarche, peut-être plus sensible.
On peut s'appuyer ici sur le travail du cinéaste japonais Yasujiro Ozu (1903-1963). Il revendiquait pour ses chroniques familiales le point de vue du cchien. Concrètement, c'est une pure réflexion de cinéaste : elle définit l'emplacement de la caméra, la distance instaurée par rapport aux choses qu'on souhaite montrer (en l'occurence, assez loin et surtout assez bas)6.

C'est surtout une redéfinition fascinante de la question même du point de vue (notion éminemment occidentale) ! Celui du chien implique une perception très particulière, essentiellement physique et sensible de la scène dont il s'agit d'être le témoin, à distance des découpages et des catégories de la raison humaine. C'est toute une conception du sujet (psychologique, fonctionnaliste et rationaliste – dont la syntaxe du cinéma dit classique est d'ailleurs l'une des expressions) qui est ré-interrogée.

La tentative d'Ozu n'est pas  isolée ; dès le début du XIXe siècle, le peintre et graveur japonais Hiroshige avait entamé une démarche similaire, épousant et donnant à voir  le point de vue de l’aigle ou du chat par exemple. Dans le même ordre d'idée,  Natsumé Sôseki écrivait en 1905 Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru - 吾輩は猫である) dans lequel il racontait la vie d'un professeur japonais et celle des rats qui habitent sa maison, en adoptant le regard et la sensibilité d'un narrateur chat.

La posture d'Ozu, comme celles d'Hiroshige et de Sôseki, devraient nous conduire à réévaluer notre problématique à l’aune des cultures animistes7 – et au premier chef le Japon.
Ce dernier point nous paraît capital dans la mesure où, extension du problème initial, il permet d'échapper à une stricte étude des représentations (films, peintures, œuvres d'art au  sens large) pour aborder la notion de point de vue par l'extériorité.
Par l'extériorité et dans la radicalité : à l'horizon d'un simple « changement de point de vue » se profile en effet un déplacement qui implique plus d'estrangement encore. Via l'animisme, nous pourrions questionner, aux limites et au-delà de l'animal, ce que pourrait être le « monde » pour un gène, une cellule ou un bulbe de topinambour.

 

Méthode

En vue de la préparation de ces deux séminaires en collaboration avec Daniel S. Milo, nous lançons donc ici un appel à corpus.
Vous pouvez nous faire connaître (en utilisant les commentaires latéraux de cette page) les œuvres – littéraires, plastiques, cinématographiques, scientifiques – qui cherchent à rendre compte d’un point de vue non-humain.
Vos réflexions personnelles concernant la problématique précédemment décrite peuvent être exprimées de la même manière et sont naturellement bienvenues.

Une sélection sera réalisée au sein du corpus rassemblé de manière à alimenter les séances de séminaire, séances conduites sous la forme de middraches (les « règles » de la méthode middrachique sont consultables ici).



Quelques précisions :

  • La question du point de vue animal est centrale mais pas exclusive. Il s'agit de penser des points de vue qui ne soient pas anthropocentrés : il peut se révéler stimulant d'adopter, fût-ce abstraitement et comme suggéré plus haut, le point de vue de la pierre, celui du roseau, ou encore la perception du gène…
  • Les représentations animalières métaphoriques (basées sur la mécanique de la fable) ne relèvent pas à proprement parler de la problématique sus-décrite et n’entrent donc pas dans le corpus qui nous intéresse ici.
  • Images, sons et vidéos sont intégrables aux commentaires.

 

Bibliographie sélective (chantier)

Natsume Sôseki, Je suis un chat (1905), trad. Jean Cholley, Paris, Gallimard, 1994.

Jakob von Uexküll, Mondes animaux et monde humain, suivi de La théorie de la signification, trad. Philippe Muller, Paris, Pocket, 2004.

Carlo Ginzburg, « L'estrangement. Préhistoire d'un procédé littéraire », dans A distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Gallimard, 2001, pp. 14-36.

 

 

1  La philosophie et les artistes se sont vite emparés de ces questions : inspiré par von Uexküll, Gilles Deleuze fait par exemple du monde de la tique l'un des points de départ de son esthétique.
2  Dans le cadre de la pensée occidentale, la simple idée d'un « monde sans l'homme » relève de l'oxymoron – le « monde », notre umwelt d'humain, étant en soi une représentation, le produit d'un point de vue.
3  Hypothèse chère à Chris Marker – voir notamment Le Joli Mai (1962).
4  Carlo Ginzburg, « L'estrangement. Préhistoire d'un procédé littéraire », dans A distance. Neuf essais sur le point de vue en histoire, Paris, Gallimard, 2001, pp. 14-36. Voir p. 29 « [Voltaire] observa la vie des paysans d’Europe d’un point de vue infiniment distant, comme s’il avait été l’un des protagonistes de son conte Micromégas : un géant venu de Sirius. » Ou « […] ce que Tolstoï a retenu de Voltaire : l'usage de l'estrangement comme d'un instrument de délégitimation à tous les niveaux, politique, social, religieux. »
5  Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, 1992, IX.XXXII.
6  Idée géniale soit dit en passant puisque le chien, c'est à la fois une distance irréductible (un animal) et empathique (il appartient à l'espace de la domesticité).
7  Cf. Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005. Dans une culture animiste, en effet, « les non-humains se prennent pour des humains, ont une vie sociale, mais se distinguent les uns des autres par leurs corps, c'est-à-dire par tout le paquet d'outillages permettant un type d'action sur le monde ; ces divers types d'actions vont définir autant de "mondes" différents » (au sens de l'allemand umwelt, monde environnant). Les travaux de Von Uexküll, ainsi que ceux de James Gibson en physiologie de la vision (The Ecological Approach to Visual Perception, Boston, 1979) aboutissent à des considérations semblables.