Note sur le devenir-animal

Deleuze, dans Mille plateaux, écrit avec son ami Guattari, observe le couple formé par la guêpe et l’orchidée : l’orchidée semble avoir en son sein un abdomen qui ressemble à celui de la guêpe, si bien que celle-ci est attirée et se frotte comme pour s’accoupler ; en fait, elle ne fait que se coller plein de pollen dessus ; puis elle va vers une nouvelle orchidée et refait la même danse. En fait, à son insu, la guêpe sert à assurer la reproduction de l’orchidée, en transmettant le pollen d’une orchidée femelle à une orchidée mâle. C’est un beau cas de mimétisme animal et même végétal ; mais Deleuze et Guattari y voient un cas de devenir-animal et précisent que cela n’a rien à voir avec de l’imitation. Ce qui compte à leurs yeux, c’est qu’il y ait une relation réciproque, un devenir mutuel. Ils écrivent que devenir-animal, ce n’est pas faire ou imiter l’animal. Mais leur exemple est à notre avis mal choisi, parce qu’il porte à confusion avec le mimétisme. Si on veut comprendre en quoi consiste le devenir-animal, il faut partir d’ailleurs. Il faut se dire d’abord que chez Deleuze et Guattari, l’animal est d’abord des animaux : le troupeau, la meute, l’essaim, c’est ça qui définit l’animalité chez eux, c’est-à-dire cette façon de ne pas exister comme individu, personnalité, moi, mais élément au sein d’une multiplicité. L’animal, en tant que multiplicité, est une façon de concevoir le corps de chaque chose : non pas comme une chose bien définie, avec sa définition globale, sa forme et ses limites (ce bureau, cette salle, ce corps), mais comme l’assemblage d’une multiplicité de particules, de molécules – ce qui, chimiquement, est exact. Ensuite, ces particules qui constituent les choses sont en permanence en mouvement ; elles ne cessent de constituer et de décomposer des rapports entre elles. Pourquoi ce mouvement des particules ? parce que les choses existent dans la durée ; et que ce qui dure, change en permanence : c’est ça, le devenir, c’est le changement. Les choses ne sont stables que superficiellement, en tant que choses ; mais à un niveau moléculaire, elles se modifient tout le temps. Seulement, leur façon de se modifier est variable. La plupart du temps, ces modifications sont mineures et ne touchent pas aux rapports essentiels qui relient les particules constitutives d’un corps. Par exemple, les particules de l’air entrent en contact avec mon corps, mais elles ne l’affectent pas beaucoup (sauf pour respirer). De temps en temps, les modifications sont plus importantes : si on prend un couteau et qu’on me coupe un doigt, je pourrai dire que les rapports entre les particules qui constituent mon corps ont été modifiés par l’intervention des particules du couteau de sorte que les particules de mon corps sont entrés dans un rapport complètement nouveau (je m’évanouis, je vais peut-être mourir en épanchant tout mon sang).

Bref, on peut dire que toutes les choses sont des multiplicités, elles sont constituées de particules qui entrent en rapport continuel les unes avec les autres, et que ces mises en rapport sont des transformations perpétuelles, tantôt mineures, tantôt importantes. Le devenir, c’est donc la façon dont les particules entrent en rapport et apportent une transformation. C’est pour cela que devenir, c’est toujours devenir-autre. Devenir-animal n’a donc rien à voir avec imiter un animal particulier : c’est se sentir comme une meute, une multiplicité de particules toujours en mouvement et en transformation. C’est percevoir le corps non pas comme un organisme fini, une forme parfaite et limitée, un individu (littéralement ce qui ne peut pas se diviser), mais comme une forme imparfaite et ouverte, un assemblage de molécules qui se modifie continuellement par sa mise en rapport avec des molécules extérieures. Devenir-animal, c’est sentir son moi se dissoudre, se placer à un niveau moléculaire où l’on découvre le mouvement de ce qui nous constitue et les transformations qui nous affectent. On se rapproche de l’attitude du sage stoïcien ou taoïste, qui eux aussi cherchent cette dissolution du moi. D’ailleurs, comme le stoïcien aspire à la transparence de son corps, comme le sage taoïste vise le vide, Deleuze et Guattari cherchent au bout du compte le devenir-imperceptible, car il n’y a de perception que de choses et de formes, pas de molécules. Ainsi, il faut chercher à « devenir comme tout le monde », « se confondre avec les murs ». « Devenir tout le monde, c’est faire monde, faire un monde. A force d’éliminer, on n’est plus qu’une ligne abstraite, ou bien une pièce de puzzle en elle-même abstraite. Et c’est en conjugant, en continuant avec d’autres lignes, d’autres pièces qu’on fait un monde, qui pourrait recouvrir le premier, comme en transparence. L’élégance animale, le poisson-camoufleur, le clandestin… » et la suite enchaîne sur le peintre chinois au devenir cosmique (p. 342-43).
 

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