Alt Mariendorf : le tombeau d'Ulrike Meinhof

Une dernière tombe, discrète celle-ci, et que nul monument ne signale à l'attention du visiteur. Elle se trouve au cimetière de la Trinité, dans le quartier méridional d'Alt Mariendorf. Un rectangle de buis, un arbuste dont la tige dénudée, haute d'environ un mètre, est coiffée d'une maigre touffe de ramilles, quelques fleurs rampantes ; dans un angle, un arrosoir en plastique vert ; une plaque de pierre portant un nom, deux dates et une inscription à demi effacée : « Freiheit ist nur... » (La liberté est seulement...). Pourtant, il n'y a pas si longtemps, la jeune femme qui repose ici voyait son portrait affiché sur tous les murs de la ville : elle s'appelait Ulrike Meinhof ; toutes les polices d'Allemagne la poursuivaient, et une récompense de dix mille deutsche Mark était promise à quiconque aiderait à sa capture. Presque vingt ans après sa mort, les passions et les controverses que sa vie et ses actes ont soulevées ne sont pas encore apaisées. Je m'en tiendrai à un exemple français : dans Le Monde des 21-22 mai 1995, Daniel Vernet consacre une page entière à la commémoration du procès de la « bande à Baader », et je retrouve sous sa plume tous les stéréotypes en usage à l'époque des faits, « oripeaux idéologiques », « relations névrotiques », « dérive criminelle », « de l'idéalisme dévoyé au banditisme pur et simple », etc. Versailiais de tous les temps et de tous les pays, que votre prose est monotone !  

Jugendbildnis (Portrait de jeunesse)
1988, 67 cm x 62 cm, huile sur toile, The Museum of Modern Art (MoMA), New York, USA.

Née en 1934, Ulrike Meinhof a quelque trente-cinq ans lorsqu'elle fait la connaissance de Baader ; après de solides études universitaires, elle est devenue journaliste, et ses chroniques de Konkret lui ont valu audience et réputation. À l'intérieur de la Fraction Armée Rouge (RAF), on trouvera parfois de très jeunes gens ; des desperados taciturnes prendront également part à son combat, mais Ulrike Meinhof ne peut être rangée dans aucune de ces deux catégories ; elle a eu le temps et la possibilité de s'expliquer longuement, sur son cheminement, sur ses motifs, sur la « vision du monde » qui l'a inspirée. Avant de la condamner, pourquoi ne pas l'entendre ? Après tout, son parcours dans l'Allemagne des années soixante n'est pas un épisode accidentel et aberrant, que l'on pourrait tenir pour négligeable ; de manière très intime, il appartient à l'histoire de cette période et nous en dévoile plusieurs secrets.

La destinée d'Ulrike Meinhof nous rappelle d'abord certains aspects de ce que fut dans sa vérité l'Allemagne d'Adenauer. Aujourd'hui, on ne se souvient plus que du fameux « miracle », et d'un apprentissage « démocratique » dont on tait les limites et les déformations. La dénazification a été menée mollement ; elle n'a frappé durement que les plus hauts dignitaires du pouvoir déchu, et dès le début de la guerre froide, les mesures de grâce et les libérations anticipées se multiplient. C'est ainsi qu'en 1951 et 1952, on voit sortir de prison les SS Alfred Six et Heinz Jost, qui exercèrent tous deux d'importants commandements au sein des Einsatzgruppen coupables, pendant la guerre, de l'extermination des Juifs de Russie blanche et d'Ukraine. En outre, d'anciens membres du parti nazi accèdent a des postes dirigeants dans le nouveau régime, de Hans Globke, rédacteur des lois raciales de Nuremberg et désormais proche conseiller d'Adenauer, à Kurt-Georg Kiesinger, ministre-président du Bade-Wurtemberg et futur chancelier. Bref, Les miasmes du passé continuent d'empuantir l'atmosphère.

À cet héritage viennent s'ajouter les tares du présent. Aux yeux d'Ulrike Meinhof, le conformisme et l'ordre moral régnent sans partage à Bonn : « On vit dans ce pays comme s'il n'y avait pas d'autres alliés possibles que les pays de l'OTAN ; comme si le christianisme était quelque chose d'aussi évident que la publicité de Peter Stuyvesant ; comme si le national-socialisme était un regrettable faux pas ; le service militaire, une simple suspension des études et de la formation professionnelle ; le Bundestag, un comité technique d'experts ; la frontière Oder-Neisse, un produit de l'arbitraire soviétique ; la RDA, un rejeton monstrueux de la conspiration communiste universelle, et le rapprochement franco-allemand une contribution à l'entente entre les peuples. » Toujours selon Ulrike Meinhof, l'anticommunisme remplit dans la République fédérale la fonction qui était celle de l'antisémitisme sous le IIIe Reich : il cimente la cohésion de la communauté en mobilisant ses énergies contre un ennemi coupable de tous Les maux et digne de toutes les haines. Plus profondément, la dépolitisation et la sous-information étouffent toute réflexion, toute critique, toute initiative : « Quatorze années d'Adenauer ont fait de cinquante-cinq millions d'Allemands — auteurs et lecteurs, hommes politiques et commentateurs, producteurs de cinéma ou de télévision et spectateurs — un peuple de demi-informateurs et de demi-informés ; les uns ne disent que la moitié de ce qu'ils savent, les autres ne savent que la moitié de ce qu'ils devraient savoir. Tous sont si encombrés de préjugés, si environnés de tabous, si empêtrés d'illusions qu'ils ne sont plus capables de reconnaître leur propre avantage, de percevoir leurs propres intérêts. »

L'atonie de la pensée et la paralysie de l'action s'enracinent dans le terreau de la culture allemande. L'éducation autoritaire pratiquée par le IIe et par le IIIe Reich continue de produire ses effets : « En Allemagne, le vernis républicain est tellement mince que se conformer à l'opinion publique, c'est se dire d'accord avec les autorités avant qu'elles ne le demandent ; déclarer l'accusé coupable avant que le tribunal ne se soit prononcé ; donner raison à n'importe quel âne de la police plutôt qu'à la plus innocente des personnes interpellées, et voir dans tout avocat quelque chose comme un complice. » Bien entendu, cette docilité systématique est à la fois la conséquence d'un refoulement particulièrement sévère et le masque d'un terrible mal-être : « Nous avons appris de Freud, de Reich et de Mitscherlich, entre autres, que nous autres, Allemands, nous avons plus de difficultés que d'autres avec nos agressions réprimées, parce que nous n'osons pas détester ceux que nous devrions détester, ceux qui répriment nos agressions ou les ont réprimées dans le passé, les supérieurs, les parents, ceux d'en-haut. » L'avènement du gouvernement de « grande coalition », le 1er décembre 1966, vient rendre la situation plus insupportable encore. Au cours des années qui précèdent, les organisations « extrémistes », de droite comme de gauche, ont été interdites ; de son côté, la social-démocratie s est ralliée au réarmement, à l'économie de marché, à la loi sur l'état d'urgence ; de mouvement d'opposition, elle s'est peu à peu transformée en mouvement d'alternance dans la continuité. À présent, cette évolution s'achève : les « partis du système », chrétien-démocrate et socialiste, s'accordent pour se partager le pouvoir. Du coup, toute contestation se change en subversion : « La grande coalition n'a pas besoin de critiques, il ne lui faut que des interprètes (...) Mais qui s'attaque aux mesures décidées par les partis du peuple s'expose bientôt au soupçon de s'attaquer au peuple lui-même et à sa volonté telle que l'expriment ces partis. » À la même date, Hans-Magnus Enzensberger ne dit pas autre chose : « Nulle part comme ici, il est aussi facile de se faire accuser de progressisme. Là où le réformisme le plus inoffensif approche de l'atteinte à la sûreté de l'État, là ou celui qui tient simplement à la légalité et à la fidélité à la Constitution est suspecté tout de suite de complot, la modestie reste dans un certain cadre qui se rétrécit de jour en jour. »

Au même moment, l'horizon d'Ulrike Meinhof s'élargit. Au-delà des frontières de l'Allemagne, elle s'intéresse de plus en plus à la lutte des mouvements de libération à travers le monde ; en particulier, elle choisit passionnément le parti du Viêt-nam dans la guerre sans merci que celui-ci soutient contre les États-Unis. En Allemagne même, elle s'en prend, non plus seulement à l'immobilisme politique, mais aussi à l'oppression sociale qui se poursuit sous son couvert, témoin le film qu'elle réalise sur un foyer d'éducation surveillée de la ville de Berlin. « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui », observe La Rochefoucauld : précisément, Ulrike Meinhof manque de cette force, le malheur du monde est pour elle une atteinte personnelle qui la blesse au plus profond d'elle-même. En conséquence, elle ne peut demeurer indifférente ou spectatrice, et c'est de cette incapacité qu'elle finira par mourir.

À la fin des années soixante, Ulrike Meinhof se trouve en effet prise dans une sorte de piège intérieur, entre une indignation qui se fait chaque jour plus vive et un sentiment grandissant d'impuissance. Car l'Allemagne de la « grande coalition » est une société ou la parole est devenue vaine : elle a perdu son efficacité, son pouvoir de convaincre. Toute possibilité de dialogue s'en trouve du coup ruinée, et Hans-Magnus Enzensberger décrit fort bien les effets d'un tel effondrement : « Dans ce pays, il est clair que l'intellect ne peut se transformer d'aucune façon en énergie politique et pratique. Le résultat est que l'opposition tourne à vide. Comme les questions débattues ne lui offrent plus aucune résistance théorique, comme elle ne peut intervenir nulle part dans l'édifice politique, elle s'épuise dans un mouvement perpétuel qui n'a aucune action positive ou négative (...) Les réactions hystériques ne sont pas exclues. » Klaus Wagenbach, qui a été l'ami, puis l'éditeur d'Ulrike Meinhof, énonce dans les mêmes termes le problème auquel elle est confrontée : « Comment avoir prise avec le discours sur une situation où le discours ne compte pas ? »

De fait, tandis que le mouvement étudiant et « l'opposition extraparlementaire » se développent, Ulrike Meinhof est peu à peu comme hantée par l'exigence du « passage à l'acte ». Dès 1967, elle met en question le sens des manifestations contre la guerre du Viêt-nam : « La question est de savoir si la protestation contre cette guerre ne peut pas être perçue comme un nouvel alibi démocratique. La mort des femmes et des enfants, la destruction des hôpitaux et des écoles, l'anéantissement des moissons et des industries vitales — "jusqu'à ce qu'ils crient grâce", "jusqu'à ce que l'affaire soit terminée" —, tout cela nous oblige à nous interroger sur l'efficacité des activités de l'opposition, sur l'efficacité de manifestations qui sont autorisées par la police, laquelle est l'instrument d'un gouvernement qui envoie au Viêt-nam les hélicoptères de la Bundeswehr, laquelle en conséquence ne permettra évidemment pas que ces manifestations gênent la politique du gouvernement et encore moins l'empêchent (...) Qui a compris ce qui se passe au Viêt-nam commence à marcher les dents serrées avec mauvaise conscience ; il commence à comprendre que sa propre impuissance à mettre fin à cette guerre devient complicité avec ceux qui la mènent. »

Dans un tel contexte, les « bons sentiments » ne sont pas une excuse et les émotions, si justifiées soient-elles, sont sans valeur. « L'indignation n'est pas une arme, écrira plus tard Ulrike Meinhof, elle est stupide et creuse. Qui s'indigne vraiment, qui est par conséquence concerné et mobilisé, celui-là ne crie pas, il réfléchit à ce que l'on peut faire. » De la même façon, elle trace une frontière nette entre protestation et résistance : « La protestation, c'est quand je dis que ceci ou cela ne me convient pas. La résistance, c'est quand je fais en sorte que ce qui ne me convient pas ne se produise plus. La protestation, c'est quand je ne participe plus. La résistance, c'est quand je fais en sorte que tous les autres ne participent plus non plus. » Deux ans après son arrestation, c'est encore à partir du contraste entre le discours et l'action qu'elle définit la Fraction Armée Rouge : « Nous sommes un groupe de camarades qui avons décidé d'agir, de quitter le stade de la léthargie, du radicalisme uniquement verbal, des discussions de plus en plus vaines sur la stratégie — et de nous battre. »

La mémoire joue ici un rôle essentiel : Ulrike Meinhof ne veut pas qu'on puisse à l'avenir lui reprocher cette passivité dont la gauche allemande des années trente a été accusée et qui a facilité la victoire d'Hitler. « De même que nous avons interrogé nos parents sur Hitler, nous serons un jour interrogés sur Franz-Josef Strauss », écrit-elle en 1966. « Nous voudrions bien, dira-t-elle encore peu avant sa mort, que notre histoire cesse d'être une histoire dont on ait à rougir. »

Mais dans une société où le langage a perdu ses pouvoirs, l'action devient inéluctablement violence. En effet, la communication, l'échange, le dialogue ne sont plus alors que bavardages inutiles. Du coup, la persuasion et la pédagogie sont désormais impossibles, tandis que la délibération se transforme en comédie futile. Dana ces conditions, le « libre débat démocratique » est pure duperie ; on ne peut plus se servir d'arguments pour changer la loi et réformer la société ; comme le dit encore Hans-Magnus Enzensberger, « il n'y a plus de moyen terme entre raison et violence ». De plus, la violence n'est pas seulement inévitable ; elle est aussi légitime, car ce sont les classes dominantes et l'État qui en ont pris l'initiative. Il en est ainsi dans le cas particulier de la guerre du Viêt-nam, et dans un beau texte vibrant de colère et d'ironie, Ulrike Meinhof dénonce l'inversion des rôles a laquelle se livre la presse gouvernementale : pour celle-ci, « ce qui est criminel, ce n'est pas de jeter des bombes au napalm sur des femmes, des enfants et des vieillards, c'est de protester contre ces bombes. Ce n'est pas d'anéantir les récoltes — ce qui signifie le famine et la mort par inanition pour des millions de gens —, c'est de protester contre cet anéantissement. Ce n'est pas de détruire les centrales électriques, les léproseries, les écoles, les digues, c'est de protester contre cette destruction. Ce ne sont pas la terreur et la torture pratiquées par les forces spéciales, c'est de se dresser contre elles ». De fait, la violence des démonstrations contre la guerre reste sans commune mesure avec la barbarie aveugle des bombardements ordonnés par le Président Nixon et le professeur Kissinger.

De façon beaucoup plus générale, l'État de classe en tant que tel repose sur un rapport de force déguisé en rapport de droit : dans sa substance même, il est une violence qui s'est cristallisée en institution ; en conséquence, les coups dirigés contre lui ne sont qu'une contre-violence, et ceux qui les portent peuvent se réclamer de la légitime défense. Dans un article consacré au procès de Jürgen Bartsch, accusé de quatre assassinats, Ulrike Meinhof s'attache à montrer comment le jeune homme a été en quelque sorte acculé au meurtre par les rapports sociaux dans lesquels il a vécu : abandon affectif, misère culturelle, brutalité de l'éducation, etc. Peu auparavant, Hans-Magnus Enzensberger a publié un brillant essai intitulé Politique et crime. Au second chapitre, il évoque longuement la dictature grotesque et sanglante du « Bienfaiteur » Trujillo à Saint-Domingue, et il conclut : « Le système Trujillo était une parodie. Comme toutes les parodies, elle a poussé au paroxysme les traits caractéristiques de l'original, les a montrés dans leur pureté et de cette manière les a exposés aux yeux de tous. Cet original n'est rien d'autre que la politique pratiquée jusqu'ici, cest-à-dire toutes les politiques à ce jour en tant que politiques de la préhistoire. » Il passe ensuite au personnage d'Al Capone : « La guerre des gangs de Chicago n'est pas autre chose que la continuation des affaires avec d'autres moyens. Elle n'a pas été motivée par le goût de l'aventure ou de la bravade ; elle est une suite inévitable de la logique économique (...) Capone devait son succès, non pas à une attaque contre l'ordre social du pays, mais à une franche adhésion à ses prémisses. » Entre la politique et le crime, les rapports sont donc intimes et la continuité rigoureuse. À la même époque, la solitude forcée des individus et le « lavage des cerveaux » par les médias sont présentés comme les deux principaux piliers de la « société de consommation ». On le voit, quand Ulrike Meinhof décrit l'ordre établi, à la fois comme la source première de la violence criminelle et comme une prison dont les murs et les barreaux sont d'autant plus infranchissables qu'ils sont invisibles, elle est bien loin d'être originale ; elle ne se distingue que par la rigueur extrême avec laquelle elle tire les conséquences logiques d'un tel constat.

Pris en lui-même, le recours à la violence ne pose donc nul problème de principe ; la seule question est de savoir dans quelle stratégie d'ensemble il prend place : quelles forces sociales et quels intérêts sert-il ? Quels objectifs se propose-t-il ? Sur ce point, plusieurs réponses sont imaginables. En un premier temps, la RAF (Fraction Année Rouge) semble s'être conçue ou voulue comme une avant-garde dont la mission serait de préparer l'insurrection des masses exploitées et opprimées. En la matière, il faut vite déchanter : en dépit de quelques brasiers isolés, les masses ne sont nullement prêtes à la révolte. Cette apathie du gros de la troupe pourrait inviter l'avant-garde à la réflexion, l'amener à remettre en cause son diagnostic quant à l'ordre établi. Il n'en est rien. Ulrike Meinhof et ses camarades préfèrent parler d'un retard des conditions subjectives sur les conditions objectives : le soulèvement est mûr dans la réalité économique et politique, mais il ne l'est pas dans les esprits et dans les cœurs. Les masses dans leur grande majorité ont à ce point intériorisé la répression que, pour elles, la rébellion est impensable.

Du coup, la lutte armée se trouve détachée du temps et de l'espace dans lesquels elle devrait prendre son essor. Ulrike Meinhof le reconnaît sans ambages : « Devant l'envahissement total, au sein du système impérialiste, de tous les rapports par le marché, et étant donné le processus d'étatisation de la société par les appareils d'État idéologiques et répressifs, il n'y a pas un lieu ni un temps dont tu pourrais dire : Voilà d'où je pars. » Mais cette remarque est tragique : s'il en est ainsi, la lutte armée est condamnée sans appel, car la condition nécessaire de son succès fait défaut ; de Giap à Castro, tous les classiques du genre l'ont dit et répété : que la guérilk soit urbaine ou rurale, le combattant doit vivre au sein du peuple « comme un poisson dans l'eau » ; s'il est ignoré ou plus encore rejeté, son destin est scellé, sa défaite inéluctable.

Devant ceux qui ont choisi la violence, deux voies s'ouvrent alors, et deux seulement. La guérilla peut se penser comme un détachement avancé des mouvements de libération du tiers-monde, portant la guerre en territoire ennemi, c'est-à-dire au cœur des métropoles impérialistes ; dans cette perspective, l'isolement n'est plus une malédiction ; au contraire, il dissimule et protège le groupe. Mais la suite logique d'une telle définition, c'est l'établissement de liens organiques avec ces mouvements et avec les États qui les soutiennent. Du coup, les militants révolutionnaires du début se transforment en professionnels de la subversion et du terrorisme, bénéficiant de l'appui logistique des gouvernements dont ils servent les calculs. Au sein de la seconde génération de la Fraction Armée Rouge (RAF), beaucoup retiendront cette issue et trouveront « base arrière » et refuge, qui au Proche-Orient, qui en RDA. Pour autant qu'on puisse en juger, Ulrike Meinhof n'a jamais envisagé l'éventualité d'une telle métamorphose. Dès 1968, elle met les étudiants en garde contre toute identification abusive avec les Vietnamiens ou avec les Cubains. Durant sa vie clandestine, la possibilité lui est offerte, à deux reprises au moins, de quitter l'Allemagne fédérale et de gagner un asile sûr à l'étranger ; elle s'y refuse à chaque fois, par solidarité avec ses compagnons.

Pour d'autres, la violence peut devenir une sorte d'ascèse individuelle : à défaut de libérer les autres, elle permet de se délivrer soi-même de l'oppression et de la peur. Certains textes de la RAF portent la marque d'une telle tentation. Dans une société tout entière aménagée en vue de nier la subjectivité, celle-ci ne peut s'affirmer qu'en livrant contre cette société une bataille sans merci : « Nous n'avons rien à perdre dans la destruction du système, mais tout à gagner dans la lutte armée : la libération collective, la vie, la dignité humaine, notre identité (...) La liberté face à cet appareil n'est possible que dans sa négation totale, c'est-à-dire en attaquant cet appareil dans un collectif de lutte. » La violence comme condition nécessaire de la liberté : on voit bien à quelles fascinations peut conduire une semblable thèse. Ulrike Meinhof y a-t-elle succombé ? C'est peu probable. Tout d'abord, comme le démontre l'un de ses plus récents biographes, Mario Krebs, son passage à la clandestinité est « le résultat accidentel d'une action qui a mal tourné ». Ses camarades la dépeignent ensuite comme émotive et inquiète, bref aussi peu douée que possible pour la vie souterraine. Par ailleurs, à l'âge de vingt-huit ans, elle a été opérée d'une tumeur au cerveau, et elle en a gardé une horreur physique des coups, des explosions, des armes, de tout ce qui pourrait lui infliger de nouvelles blessures à la tête. Elle ne participe donc à la lutte armée qu'au prix d'un formidable effort sur elle-même. Enfin et surtout, elle n'ignore pas la menace du mimétisme, qui guette infailliblement l'action violente : « La contre-violence court le risque de devenir violence, sitôt que la brutalité policière détermine la loi de l'action, sitôt que la rage impuissante remplace la rationalité souveraine, sitôt qu'aux interventions paramilitaires de la police, on riposte avec des moyens paramilitaires. » Bref Ulrike Meinhof ne saurait être rangée parmi les adeptes fanatiques, aveugles et inconditionnels de la violence : elle en mesure les risques, et elle en éprouve dans sa chair les difficultés.

Pourtant, elle demeure jusqu'à la fin membre de la RAF. Par loyauté vis-à-vis de ses camarades, je l'ai dit, mais aussi et avant tout pour rester conséquente avec elle-même, fidèle à ses propres choix. Elle est intellectuellement convaincue de la nécessité de la violence, et elle sait que le malheur du monde n'attend pas ; dès lors les difficultés matérielles et morales du moment importent peu : tout recul serait lâche compromis et tout retrait désertion. Combattre l'arme à la main ou capituler : tel est le dilemme. Ainsi la poursuite de la lutte résulte d'une sorte d'impératif catégorique, à la fois logique et moral ; hors d'elle, il n'y a que reniement et trahison : la mort de l'âme, bien pire que celle du corps. Rebelle à toute transaction, réfractaire à toute sagesse,  Ulrike Meinhof rejoint par ce biais le cortège de ces « possédés de l'absolu » dont j'ai parlé dans un autre livre, et dont le destin tragique illumine de loin en loin l'histoire allemande de sa sombre clarté.

Planche d’Atlas n° 473, Photos de la Bande à Baader (série 18 Octobre 1977), 1989, 51.7 cm x 66.7 cm.

 

La suite est connue : au mois de mai 1972, six attentats sont commis contre des installations militaires américaines, des tribunaux, des commissariats de police, et enfin contre un immeuble appartenant aux éditions Springer à Hambourg ; il y a cinq morts et plusieurs dizaines de blessés. Le 1er juin, Andreas Baader, Jan-Carl Raspe et Holger Meins sont capturés à Francfort ; une semaine plus tard, c'est le tour de Gudrun Ensslin à Hambourg ; enfin, le 15 juin, Ulrike Meinhof est arrêtée à Hanovre. À ceux qui protestent contre les brutalités dont son interpellation s'est accompagnée, un porte-parole de la police réplique : « Avec les êtres humains nous sommes humains, mais avec une truie nous sommes des porcs, et même, si c'est nécessaire, des porcs sauvages. » « Avec une truie » : ainsi les hommes de l'ordre retrouvent spontanément le terme dont leurs devanciers s'étaient servis pour désigner Rosa Luxemburg.

Incarcérée d'abord à Cologne, la prisonnière passe deux cent soixante-treize jours dans le « couloir de la mort » ; placée au secret le plus rigoureux, elle est également soumise à un « isolement sensoriel » total. Elle reste seule dans une cellule hermétiquement close dont les murs peints en blanc sont entièrement nus ; l'éclairage au néon est maintenu en permanence ; elle n'a pas de voisins ; aucun son, aucune odeur ne lui parviennent. Un tel traitement la conduit au bord de la folie. Ses camarades subissent le même sort. Tout se passe comme si la République fédérale, tenant soudain en son pouvoir des ennemis que chacun réprouve, se sentait enfin libre de déchaîner contre eux ce qui peut subsister en son sein de cruautés latentes et de fureurs inassouvies. Durant sa détention, Ulrike Meinhof est confrontée plus directement que jamais à l'alternative qui a gouverné sa vie : « Au prisonnier gardé dans l'isolement, il ne reste qu'une possibilité de signaler que son attitude a changé : c'est la trahison (...) Dans l'isolement, il y a précisément deux possibilités : ou bien on réduit le prisonnier au silence, ce qui signifie qu'il en meurt, ou bien on le réduit à la parole, et c'est alors l'aveu et la trahison. »

Le 9 mai 1976, Ulrike Meinhof est retrouvée pendue dans sa cellule de Stammheim. Les autorités parlent aussitôt de suicide, mais elles interdisent aux avocats et aux proches de voir le corps, de visiter la cellule et d'assister à l'autopsie. Aujourd'hui encore, le doute subsiste sur les circonstances exactes de cette fin. A-t-elle été volontaire ? Trois ans plus tôt, alors qu'elle se trouve toujours à Cologne, Ulrike Meinhof écrit à un ami : « Je sais bien pourquoi j'ai dit que le "couloir de la mort" est une tentative pour contraindre au suicide : dans un silence absolu, où absolument rien n'est perceptible, toute l'énergie de résistance de l'individu n'a plus d'autre objet que lui-même. Comme on ne peut pas combattre le silence, on combat ce qui se passe avec soi et en soi, et finalement on ne combat plus que soi-même. Tel est le but du "couloir" : l'auto-anéantissernent du détenu. » Si Ulrike Meinhof s'est effectivement donné la mort, alors c'est que cette entreprise a réussi.

Je ne veux pas faire d'Ulrike Meinhof une héroïne, une sainte ou une martyre. Je ne confonds pas les fondateurs de la RAF avec les preneurs d'otages de la seconde « génération », mais je dois bien constater que les premiers ont frayé la voie aux seconds. Je connais par ailleurs les critiques qui leur ont été adressées de l'intérieur même de l'opposition extraparlementaire, et je les tiens pour considérables. La plus forte d'entre elles à mes yeux met en cause ce manichéisme intellectuel, cette inexorable logique du tout ou rien qui persuade Ulrike Meinhof et ses camarades qu'entre la révolution et le fascisme, il n'y a rien : qui ne soutient pas activement celle-là devient bon gré mal gré complice de celui-ci. Or on peut haïr le parlementarisme bourgeois et la société de consommation, et il y a d'excellentes raisons pour justifier une telle haine, mais cela ne signifie pas pour autant qu'ils se confondent avec le fascisme et doivent être combattus de la même manière que lui. Les communistes allemands des années trente ont commis une erreur similaire : traiter les sociaux-démocrates de sociaux-fascistes, c'est poser qu'à l'extérieur du parti communiste, le fascisme a déjà tout emporté ; pas de moyen plus sûr pour accélérer sa victoire. La maxime « Qui n'est pas avec moi est contre moi » présente toujours le risque de contraindre à se dresser contre moi ceux qui se contentaient jusqu'alors de n'être pas avec moi. Fort heureusement, la RAF n'a jamais été assez redoutable pour conduire la République Fédérale à changer de régime politique, mais parmi les résultats « objectifs » de son action, il faut bien faire figurer la croissance monstrueuse du BKA (Bureau criminel fédéral) et l'adoption de lois d'exception qui transforment la procédure judiciaire en matière de terrorisme et portent gravement atteinte aux droits de la défense. Ainsi la RAF a favorisé le renforcement d'une répression qu'elle s'était donné pour tâche de battre en brèche.

Dans l'ordre de l'action, la logique du tout ou rien produit nécessairement l'escalade de la violence et la montée aux extrêmes. Si la société bourgeoise devenue fasciste est le mal absolu, il faut la combattre absolument, c'est-à-dire par tous les moyens, sans respecter aucune règle ni restriction. Les fondateurs de la RAF le proclament devant le tribunal : ce qui s'exprime à travers l'illégalité, disent-ils, c'est « la négation radicale, le rejet de toute autre norme, de toute autre loi, de tout autre pouvoir, que le pouvoir sans limite, au-dessus des lois de l'homme, qui s'appuie sur la violence révolutionnaire ». Dès lors, la mort entre en scène : celle que l'on donne, celle que l'on accepte. Son apparition est inéluctable : elle seule marque l'action du sceau de l'irrémédiable, qui est l'empreinte que laisse ici-bas l'absolu. Dans un monde livré au mal, il n'est de salut que dans le combat, mais à son tour celui-ci n'est jamais assez intense ; les vertus qui s'y déploient sont toujours insuffisantes au regard de l'ennemi qu'il faut abattre, de sa puissance colossale, de sa barbarie sans frein. Du coup, la survie même est suspecte ; n'est-elle pas l'effet de la peur ou d'une prudence qui n'est que le premier pas vers le compromis ? On se souvient de la célèbre pensée de Pascal : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger » ; dans cette formule, il y a comme une sommation dont l'écho retentit bien au-delà des frontières du christianisme : dans le registre de l'absolu, celui qui ne sacrifie pas tout ne sacrifie rien.

Cependant la référence à Pascal et les expressions qui viennent sous ma plume sont révélatrices : en parcourant cet itinéraire, je suis passé insensiblement de l'univers de la politique à celui de la religion ; comme toujours en pareil cas, la morale a servi d'étape intermédiaire. Au pays de Luther, un tel glissement n'est pas pour me surprendre, mais c'est à lui précisément qu'il aurait fallu résister. Si vastes que soient ses ambitions, la révolution ne peut s'accomplir que sur la terre : elle se déploie dans le relatif, non dans l'absolu ; elle cherche à promouvoir le triomphe de la vie, non celui de la mort. Dans un essai consacré à la vie d'Ulrike Meinhof, Peter Brückner donne pour finir la parole à un militant d'extrême gauche anonyme, qui, au lendemain du « suicide » de Stammheim, définit son attitude vis-à-vis de la RAF en des termes auxquels je souscris sans réserve : « Nous ne pouvons pas simplement nous éloigner des camarades de la guérilla urbaine, parce qu'il nous faudrait alors nous éloigner de nous-mêmes : en effet nous souffrons de la même contradiction qu'eux, nous oscillons comme eux entre la désespérance et l'activisme aveugle. Mais pour les mêmes raisons, nous devons nous en prendre résolument aux actions des camarades de la guérilla urbaine, parce que nous savons et sentons qu'elles signifient l'abandon de soi-même, le renoncement à la vie, le combat jusqu'à la mort et par là l'anéantissement de soi. Nous croyons que les révolutionnaires doivent s'attacher à tout prix, jusque dans la situation présente de l'Allemagne, à l'unité de la résistance et d'une vie différente. C'est ainsi seulement que la libération, notre libération, peut réellement prendre forme. Si notre programme ne contient que le désespoir, la prison et la mort, alors c'est que nous avons définitivement perdu la partie contre cette société. »

Je ne me joindrai donc pas aux sectateurs nocturnes qui continuent de peindre « Ulrike vit » sur les murs de la ville. Ulrike est morte, et si je n'en jugeais que par l'air du temps, il semblerait bien que la plupart de ses certitudes aient péri avec elle. J'ai voulu faire entendre sa « voix », et, à cette fin, j'ai multiplié les citations, mais je ne veux pas contester qu'en une période comme la nôtre où la planète entière retentit des triomphes du capitalisme et de la démocratie parlementaire, son discours paraît aussi profondément anachronique que les sermons de Thomas Münzer. En Allemagne même, le défi que la RAF lançait à l'opposition a été relevé : le mouvement alternatif a montré que l'on pouvait non seulement protester, mais aussi résister, sans pour autant se laisser entraîner dans la spirale mortelle de la violence ; à partir des années quatre-vingt, il a fait passer sur l'Allemagne fédérale un souffle d'imagination et de liberté dont elle avait grand besoin — et dont, soit dit en passant, ses voisins n'auraient rien perdu à bénéficier, eux aussi. Dans le reste du monde, le tableau est sûrement moins riant, mais aujourd'hui qui se soucie encore d'exploitation et d'aliénation, qui appelle encore à la révolte et à la révolution ? 

Alors pourquoi cette incursion dans un passé apparemment révolu ? Parce qu'à relire les chroniques d'Ulrike Meinhof, j'éprouve une invincible sensation de familiarité : la voix qui parle ici, ce fut aussi la nôtre. La nôtre : celle de ces hommes et de ces femmes de Berlin, de Rome, de Paris qui, à partir des années soixante, participèrent aux espérances et aux combats de l'extrême gauche révolutionnaire. Tournons les pages du recueil que Klaus Wagenbach a édité en hommage à la « suicidée » de Stammheim : sa critique des rapports sociaux capitalistes, sa haine de l'oppression, sa condamnation des guerres coloniales ou impérialistes, sa solidarité à l'égard des mouvements de libération du tiers-monde, nous les avons partagées. Nous avons admis comme elle la légitimité de la contre-violence ; comme elle, nous nous sommes interrogés sur l'inefficacité de nos efforts ; comme elle, nous avons connu la rage de l'impuissance et la tentation de forcer le destin. Bref, des raisonnements d'Ulrike Meinhof, nous avons rejeté les conclusions, mais nous avons accepté les prémisses ; nous nous sommes posé les mêmes questions, bien que nous leur ayons apporté des réponses différentes. J'ai essayé de discerner le lieu et le moment où les voies se sont séparées, mais je n'oublie pas pour autant le chemin qu'auparavant nous avons parcouru côte à côte. En outre, même si nous ne manquons pas d'arguments pour justifier la rupture, la vieille fascination de l'intellectuel pour l'action continue d'opérer, et dans le secret des reins et des cœurs, nombre d'entre nous se demandent encore si nos objections politiques n'ont pas été en la circonstance la rationalisation des scrupules, de la peur et de la dérobade. Si tel avait été le cas, nous n'en aurions pas moins eu raison, mais nous n'en pourrions alors tirer aucun motif de vanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tote (Morte)
1988, 62 cm x 62 cm, huile sur toile, The Museum of Modern Art (MoMA), New York, USA.

 

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Au retour d'Alt Mariendorf, deux sentiments me gagnent. J'ai tenté de faire revivre les idées d'Ulrike Meinhof, qui, dans une très large mesure, furent celles de toute une génération de l'extrême gauche européenne. Je reviens alors sur ma première impression : en dépit des apparences, ces idées ne sont pas nécessairement mortes. Elles font figure d'anachronismes ? Sans doute, mais dans le triste présent qui est le nôtre, l'anachronisme n'est pas forcément un défaut. Pour le reste, il est des rivières qui cheminent longuement sous la terre avant de revenir au jour ; durant son séjour dans les profondeurs, l'eau s'épure et jaillit plus claire à la fin du voyage. Il en est de même ici ; le temps a déjà commencé de faire le tri, mais à mon avis, ce qui lui résiste — le refus radical de l'ordre établi, la volonté d'une société tout autre — importe davantage que ce qu'il a éliminé — l'enfermement dans la violence. Bref, je l'avoue sans craindre le ridicule : j'attends la renaissance, sous des formes nouvelles, de l'espérance révolutionnaire. Croyance irréfléchie ? Peut-être, mais de la Bosnie au Rwanda, ce n'est pas le spectacle du monde qui pourrait aujourd'hui m'en détourner.

Un second sentiment me vient : la certitude, envers et contre tout, d'une tenace fraternité. Une simple communauté d'idées n'aurait pas suffi à la faire naître, mais, Ulrike Meinhof, nous avons longuement nourri les mêmes passions et les mêmes hantises que toi ; les mêmes colères nous ont saisis, les mêmes doutes nous ont rongés. Pour le dire d'un mot, nous avons combattu dans le même camp. Certes, nous ne t'avons pas suivie sur la voie où tu as fini par t'engager, et tu es morte loin de nous, mais lorsqu'un éclaireur s'écarte et ne revient pas, le reste de la colonne est-il en droit de l'oublier ? Aujourd'hui notre troupe est dispersée, et beaucoup ne se rappellent même plus qu'ils en ont fait partie. II faut pourtant que sa mémoire soit préservée, et tu es un fragment de cette mémoire : comment pourrions-nous t'en exclure sans nous renier nous-mêmes ? Au dernier chapitre des Frères Karamazov, Aliocha console les enfants qui pleurent la mort du petit Ilioucha : « Nous nous reverrons certainement, et gaiement, joyeusement, nous nous raconterons tout ce qui nous est arrivé. » À nous qui ne croyons pas à la résurrection, un tel espoir est défendu ; qu'au moins ton ombre trouve dans notre souvenir la paix et le repos.

Ce texte est extrait de l'ouvrage Ombres Berlinoises, voyage dans une autre Allemagne, paru en 1996 chez Odile Jacob - reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur, Emmanuel Terray.
Les illustrations qui accompagnent le texte ont été choisi par la rédaction d'éditions papiers ; il s'agit de peintures et d'une planche réalisées par Gerhard Richter – série 18 octobre 1977.