L'Extraordinaire Représentatif

les contemporains

Note des éditeurs : plutôt que d’apporter de simples illustrations au texte de Daniel S. Milo, la rédaction d’éditions papiers a préféré jouer le jeu de ce texte spéculatif et aventureux (v. 1993), en tâchant de détecter pour le temps présent, ces objets d’histoire bien particuliers que l’auteur appelle Extraordinaires Représentatifs. On trouvera donc, associés librement au texte et sous la seule responsabilité du comité de rédaction, quelques images commentées dont il appartiendra au lecteur de considérer si oui ou non elles constituent des ER convaincants.

 

 

La patrie temporelle

Monitrice dans un mouvement de jeunesse, Hila Milo, quinze ans, présente un exposé dont elle n'a pas encore dévoilé le thème. En guise d'introduction, elle fait entendre la bande–son du cri, inimitable, de Tarzan, puis la chanson Light My Fire des Doors. Et les enfants – ils ont douze ans – pigent de suite : il est question du temps. Tarzan vient illustrer le passé, Jim Morrison le présent.
Ce bel exemplum mérite mieux, mais ici il ne me servira qu'à marteler l'évidence : la contemporanéité est une expérience naturelle (spontanée ? innée ?). Et même si les frontières la séparant du passé sont floues – s'agit-il du Jim Morrison des hippies, overdose en 1971, ou du Jim Morrison des yuppies, ressuscité par Oliver Stone en 1991 ? –, il y a lieu de parler de « patrie temporelle ».
On retiendra encore que les cartes d'identité des deux blocs temporels en question portent chacune le nom d'un homme célèbre ; on retiendra surtout qu'il s'agit de deux apatrides : Lord Greystock, alias Tarzan, et James Douglas Morrison, deux hommes révoltés contre leur temps, contre l'évolution même, servent ici d'icônes de leurs époques respectives. Voici un premier aperçu de l'Extraordinaire Représentatif (ER).

Et si l'on datait, non pas à partir de la Circoncision de Jésus – le premier janvier an 1 –, mais à compter de sa Crucifixion – le jour de la Pâque an 33 ? Il s'en suivrait le renumérotage de la chronologie universelle. Cette expérience de pensée a servi de détonateur à mon livre Trahir le temps (histoire) (1991). Les principaux intéressés de ce reshuffle seraient les siècles, qui l'un après l'autre commenceraient et s'achèveraient avec 33 ans de décalage. Des vingt s'étant déjà manifestés, notre XXe siècle en serait le plus affecté. Nous reconnaîtrions-nous dans un XXe siècle amputé de la Première Guerre mondiale, de la Révolution d'Octobre ? Dans un XXe siècle orphelin de Joyce, Proust, Kafka, du Cubisme, de Stravinski, Picasso, Einstein, Freud, du cinéma muet ? Le XXe siècle décapité serait comme les Etats-Unis sans leur tiers Est, sans New York, Boston, Philadelphie, Washington : face à une telle hémorragie, même les râleurs du Midwest et du Texas seraient inconsolables. Nous reconnaîtrions-nous dans un XXe siècle inauguré par l'élection d’Hitler ?
Moi, en une telle patrie temporelle, je me sentirais étranger. Car cette tranche de 100 ans, cadre arbitraire s'il en est, né du hasard de la Vie de Jésus et du système métrique, s'est (depuis peu) imposé comme notre « chez soi » temporel. « Chez soi », on le voit, identifié à quelques noms et quelques dates clés – ER bis.

A-t-on le droit d'extrapoler « contemporain » de « compatriote » ? L'ancrage collectif dans le temps est plus problématique que l'ancrage collectif dans un espace. Il n'empêche, le sentiment d'appartenance à une communauté temporelle est constitutif de l'identité de chacun, nous avons tous une patrie temporelle (au moins une – Léon Bloy qui proclame : « Je suis le contemporain du Bas-Empire »). Un homme est l'enfant de son siècle.

It's Now Or Never ! (postérité )

« Nul n'est prophète en son pays » : ni en son temps. Le génie méconnu, et même inconnu, de son vivant, qui doit attendre le verdict de la postérité, « cour suprême d'appel » (Macaulay), pour toucher enfin son dû, est le « chouchou » de l'histoire de la culture. « Juste postérité, à témoin je t'appelle » (Mathurin Régnier), est la litanie des ignorés et des incompris de la terre. Les accros de la postérité vont jusqu'à accroire que la reconnaissance dans l'au-delà vaut bien l'anonymat ici-bas.
Tout est daté, tout est candidat à tomber dans le domaine amnésique. La contemporanéité, parce qu'elle manque de recul, d'objectivité, bref de perspective historique, ne servirait que de purgatoire. Le Jugement Dernier appartiendrait à la postérité, ce serait elle qui condamnerait les uns à l'oubli, les happy few à l'immortalité (toujours provisoire). Par une sage répartition des tâches, les contemporains gèreraient les carrières, les postérieurs voteraient la gloire.
Quels sont les fondements factuels de cette vision si romantique, si christique ? Au lieu de faire, après tant d’autres, le récit de la trajectoire posthume d'un Vermeer, d'un Mozart, d'un Van Gogh, et fidèle au pari statistique de ma thèse de doctorat1, je me suis penché sur le destin des peintres français actifs entre 1650 et 1750, aujourd'hui, hier, avant-hier. Dans cette enquête, j'ai opté pour un critère draconien : l'artiste était-il connu le jour J de sa mort ? Ce découpage a un sens dans le cas d'un Titien, mort à 88 ans ; mais que faire d'un Schubert, mort à 31 ans, d'un Van Gogh, mort à 37 ans, quasiment ignorés de leur vivant, mais célébrés, vénérés, aussitôt disparus ou presque ?
Comment dessiner les contours de la contemporanéité ? Si l'enquête était à refaire, j'aurais délaissé l'accident – la date de la mort (même si celle-ci ne prête que très rarement à polémique : Nietzsche est cliniquement mort en 1900 ; pour la philosophie, le 7 janvier 1889) – et lui aurait préféré l'arbitraire – la patrie temporelle.

En matière d'arbitraire, il vaut mieux se fier à un expert, soit Jéhovah Dans le désert (le nom hébraïque du livre des Nombres), chapitre XIV. Exaspéré par les plaintes des Fils d'Israël, par leurs révoltes et leurs trahisons à répétition, Dieu décide de procéder à une purification démographique : « Dans ce désert tomberont vos charognes, oui, tous vos recensés, depuis l'âge de vingt ans et plus, vous qui avez râlé contre moi. » Dieu fixe la durée nécessaire pour liquider une génération en douceur : « Et vos fils deviendront bergers dans le désert pendant quarante ans, ils porteront votre prostitution, jusqu'à ce que vous terminiez charognes dans le désert. » Œil pour œil, an pour jour : « D'après le nombre des jours que vous avez exploré le pays, quarante jours, un jour pour un an, vous porterez vos fautes pendant quarante ans, car il faut que vous sachiez ce que signifie ma désaffection. » Exit la fameuse génération du désert, en terre promise entrera la génération qui n'a pas été esclave en Egypte.
La Bible nous arme de deux définitions techniques d'un coup : les contemporains d'un événement public – ici, l'Exode – sont les vingt ans et plus ; la contemporanéité d'un événement public dure quarante ans – ainsi, celle de 1789 irait jusqu'en 1830, celle de 1830, jusqu'à la Commune, celle de 1871 jusqu'à la Grande guerre... Cadre arbitraire, mais pas tant que ça, car il repose sur l'intuition que les événements sont soumis à une loi de prescription psychologique ; même les pires traumatismes sont effacés par le temps, n'en déplaise à la psychanalyse. (La prescription, façon de définir la contemporanéité juridique.)

Malgré le critère choisi – « reconnu pre mortem » –, les résultats de l'enquête sur les peintres français 1650-1750, ainsi que deux recherches complémentaires, sur les musiciens et les écrivains du XVIIIe siècle, sont sans équivoque. Tous les artistes ayant pignon sur rues, musées, manuels scolaires de nos jours, étaient au moins connus de leur vivant. Même les Frères Le Nain, même Georges de La Tour, longtemps absents de la mémoire et du marché, et redécouverts respectivement vers 1850 et 1915, ont connu une prospérité contemporaine certaine.
Hypothèse : jusqu'à la Révolution française, être reconnu « de son vivant » était la condition suffisante pour entrer en postérité ; depuis, il suffit d'être reconnu « par ses contemporains ». D'antan, pour qui meurt anonyme, la messe est dite ; à présent, les illustres inconnus disposent d'un délai de grâce d'une quarantaine d'années pour se faire un nom sous terre2.

Jumpman (2006). Michael Jordan est à la retraite au moment de la réalisation de ce commercial Nike (ce qu’indique sa posture de spectateur à la fin du film). Mais il est toujours considéré comme le basketteur le plus extraordinaire de l’histoire. Le film décrit l’une des modalités par lesquelles un extraordinaire devient représentatif (en l’occurrence par incorporation d’images et de gestes) : le jeu de MJ hante celui de tous les joueurs de la planète, qui l’incarnent par séquences, chacun selon ses moyens. Voir l’exemple le plus fameux à l’heure actuelle : Kobe Bryant  (ses attitudes tout autant que ses propos explicites). [Ed.P.]


 

Loi de la survie culturelle : le verdict des contemporains prime sur le verdict de la postérité. Pour ne pas sombrer dans l'oubli, il vaut mieux avoir été à la mode, et à défaut, reconnu, de son vivant ou de ses survivants immédiats. Les chances statistiques du génie méconnu sont encore moindres que celles du génie solitaire. It's Now Or Never ! (Elvis Presley).
Que cela nous serve de leçon d'humilité, à nous, hommes du présent aux culpabilités mégalos. Loin de réécrire le passé, loin de constamment le manipuler, les contemporains se contentent de le subir. Les quelques « révolutions de palais », celles qui frappent nos imaginations faussement indignées, celles qui bombent nos torses d'historiens-démiurges, ne devraient pas masquer ce phénomène massif : chaque génération ne fait qu'enregistrer les choix et les hiérarchies des générations précédentes, à quelques retouches cosmétiques près. Nonobstant le talent de Carlo Ginzburg, le meunier Menocchio ne chassera pas Giordano Bruno de la galerie des grands hérétiques du XVIe siècle, ni l'y rejoindra. Et la chasse au John F. Kennedy n’a fait que consolider sa stature de figure emblématique des années 1960... Les contemporains proposent, la postérité dispose (et encore…). Est-ce paresse, passivité ? Ou tout simplement, comme le dit Chamfort : « La postérité n'est pas autre chose qu'un public qui se succède à un autre ; or, vous voyez ce que c'est que le public d'à présent » – nombriliste, celui-ci a ses propres chats à fouetter.

De la catégorie à la catégorisation

Thèse : la « contemporanéité » est une catégorie et, plus spécifiquement, elle est une catégorie ad hoc (Lawrence Barsalou) ; c'est donc dans le cadre des études sur les catégories que je me propose de l'appréhender.
Depuis une vingtaine d'années, la question a connu un véritable déplacement paradigmatique, qu'on peut résumer par le passage de la catégorie à la catégorisation, du substantif au processus, de la métaphysique à la psychologie cognitive.

La « catégorie » à l'ancienne, héritée d'Aristote, présentait trois caractéristiques :
– Binarité : X est membre d'une catégorie ou il ne l'est pas, la catégorie étant définie par les conditions nécessaires et suffisantes, ou par le genus proximum et la differentia specifica.
– Interchangeabilité : tous les membres sont égaux devant les conditions nécessaires et suffisantes (ou devant la differentia specifica) ; ils sont soumis au principe d'équivalence paradigmatique, équivalence hors du temps et de l'usage, donc indépendante de la syntagmatique.
– Immanence : parce que la catégorie est intemporelle, le membre a l'appartenance « dans le sang ».
L'inscription de la catégorie dans le corps et dans le temps (Eleanor Rosch), dégage des principes tout autres :
– Polarité : les membres de nombreuses catégories le sont plus ou moins.
– Hiérarchisation : il y a des membres qui produisent un « effet de prototypes » – moineau est jugé meilleur exemple de la catégorie « oiseau » que pingouin.
– Cognitivisme : l'attribution d'un stimulus à une catégorie est souvent fonction de facteurs humains, en premier lieu de notre neurophysiologie.

La catégorisation « à l'ancienne » sert à l'attribution : affecter X à une catégorie lui préexistant. La catégorisation « nouveau régime » englobe aussi deux autres activités. Le rangement : mettre ensemble ce qui nous paraît devoir aller ensemble ; et la spécification : trouver la raison d'être ensemble de ce qu'on accepte comme ensemble – la spécification passant par le nom donné à la catégorie (infra).
Le déplacement, de la catégorie à la catégorisation, de l'attribution selon des critères rigides à la mise ensemble de ce qui va ensemble, a élargi le champ à des catégories éminemment hétéroclites ; catégories qui, à l'intérieur du paradigme aristotélicien, seraient stigmatisés « erreur catégorielle ». Les « contemporains », par exemple.

Grâce à cette révolution – c'en est une –, la catégorie n'est plus tiraillée entre réalisme et nominalisme, couple ô combien fécond, mais fatigué. Elle entre de plain-pied dans le cognitivisme. Loin de tremper dans un quelconque relativisme, le cognitivisme participe d'un nouvel universalisme.
Dans une étude pionnière, Basic Color Terms (1969), Berlin et Kay ont testé la thèse dite de Whorf et Sapir, à savoir que chaque langue peut découper la palette à sa guise (le daltonisme volontariste...). Il n'en est rien. Les langues ont un nombre limité de couleurs de base. Leur nombre diffère, allant de deux (noir et blanc / froid et chaud) à onze (noir, blanc, rouge ; jaune, bleu, vert / marron / écarlate, rose, orange, gris) ; et les frontières les séparant sont assez arbitraires. Mais quand plusieurs langues partagent une couleur de base, il règnera entre elles un consensus sur les teintes focales (focal colors). Exemple : les civilisations ayant la catégorie « rouge » (peu en sont privées) sont toutes d'accord sur un rouge focal, qui constitue le meilleur, le plus pur exemple de la catégorie. L'altérité s'achève au cerveau.
Moralité I : l'absence de frontières étanches ne devrait pas automatiquement jeter un doute sur l'existence même de la catégorie. Celle des « contemporains », par exemple.
Moralité II : parce qu'entre les couleurs les frontières sont mouvantes, d'une civilisation à l'autre, voire d'un sujet à l'autre, elles doivent leur stabilité phénoménologique à un prototype. A fortiori les « contemporains ».

The Great Chain of Beings

Histoire : L'étude systématique de ce qui est daté.
Daté : Ce qui porte la marque de son temps – le typiquement contemporain.
Daté : Ce qui, hors de son temps, serait comme un poisson hors de ses eaux territoriales – anachronique.

9. 11 (2001). Entrée fracassante – et extraordinaire – du « reste du monde » en politique intérieure américaine. La Globalisation achève son cycle logique en prenant un tour extrêmement concret pour ses promoteurs.
"L'événement", soit l'extraordinaire temporel, peut-il être représentatif ? C’était le parti-pris de Georges Duby dans son  ouvrage Le dimanche de Bouvines3 (1973), se basant sur la description d’une seule journée de l’année 1214 pour décrire les mutations de la société guerrière du XIIIe siècle, son rapport à la violence, etc. [Ed.P.]

WTC 2001 - Satellite

 

Le paradoxe de la branche dite structuraliste de l'historiographie du XXe siècle consiste à éviter le daté – l'événement, l'écume, la surface – comme la peste, par une double fuite en avant : tout a une histoire, les croyances, le complexe d'Œdipe, la pluie et le mauvais temps, mais dans la longue, très longue durée. Cadence qui se passe de l'homme, notamment dans ce qui fonde sa temporalité expérientielle : la contemporanéité.
Un danger que le contextualisme contourne tant bien que mal. La mise en contexte est l'opération historienne par excellence, or qu'est-ce qu'un contexte ? La contemporanéité de nos ancêtres. L'historien conçoit sa matière comme a Great Chain of Beings, les êtres étant les contemporanéités successives, chacune défilant avec son uniforme propre. J'en veux pour preuve l'accusation d'anachronisme, qu'on peut traduire elle aussi par « erreur catégorielle » : selon Lucien Febvre, étudier le Siècle de Rabelais avec l'outillage mental du XVIIe siècle, c'est passer du coq à l'âne (« torchon et serviette », « apples and oranges »), chercher midi à quatorze heures. Trêve d'ironie. De tous les ramassis humains, la contemporanéité paraît la plus lâche des catégories. Qu'à cela ne tienne, elle est indécrottable, parce que les acteurs s'y reconnaissent, parce que les observateurs ne peuvent en faire l'économie.
De la cohésion, les contemporanéités successives ont à revendre, le fatalisme cognitif s'en charge – mais le cerveau historien ne saurait s'en satisfaire, c'est tout à son honneur. Comment procurer de la cohérence à une catégorie à ce point hybride ?

Le fatalisme cognitif

Première Loi du fatalisme cognitif : ce qui est perçu côte-à-côte finit par former un ensemble plus ou moins soudé – la contiguïté engendre de la cohésion.
En physique, « cohésion » décrit la propriété qu'ont les particules des corps de s'assembler les uns aux autres, et de former des composés stables. En sociologie, « cohésion » est le degré d'attraction d'un groupe sur ses propres membres, née de l'« instinct grégaire » (McDougall, 1908) ; Trotter l'appelle l'« instinct de troupeau », c'est-à-dire l'attirance pour les membres de sa propre espèce.
Ces deux usages de « cohésion » relèvent de l'être ensemble (sticking together) des membres de la même catégorie aristotélicienne. Restriction raisonnable : notre cerveau s'en moque ; par une projection typique, il affuble d'instinct grégaire tous voisins, dans l'espace et dans le temps, qu'ils soient de la même espèce ou pas. Les contemporains, par exemple.

Deuxième Loi du fatalisme cognitif : ce qui est ensemble forme un ensemble ; le cerveau lui cherchera une raison d'être ensemble.
« Michelle ma belle / These are words that go together well / My Michelle » (les Beatles). What words ? « Michelle ma belle », évidemment ; mais aussi ceux qui vont de « Michelle » à « Michelle », entre autre parce que « belle » rime avec « well » et avec « Michelle ». La chanson étant devenue un classique, les mots qui suivent : « Michelle ma belle / Sont des mots qui vont très bien ensemble / My Michelle », sont eux aussi devenus un bloc inamovible ; la preuve, même ceux qui ne comprennent pas un mot de français – la plupart des Anglais, y compris Paul, John, Ringo & George –, les psalmodient religieusement. Que la clé de cet accord soit trouvée – « ensemble », sans rimer avec « belle », en reprend les consonnes –, et le cerveau est comblé.

A l'intérieur du paradigme aristotélicien, aux catégories homogènes, la raison d'être ensemble fait partie de la définition. Fournir aux catégories hétéroclites une quelconque cohérence, par contre, est une gageure. Quand il décide de relever le défi du fatalisme cognitif, le cerveau s'en sort par trois astuces :
– la tautologie : la cohérence de l'ensemble réside dans son être ensemble, dans sa cohésion. Retour à la case départ.
– le dénominateur commun. Les membres d'un ensemble hétéroclite ont en commun des propriétés qui ne les départagent en rien des autres ensembles. Plus hétéroclite est l'ensemble, plus bas est le dénominateur commun, plus floue, faible, molle est son identité fondée sur ce critère.
– la synecdoque. C'est vers la représentation du tout par la partie que convergent les études cognitives sur la catégorisation. La plupart des catégories s'organisent autour de « meilleurs exemples » et de « prototypes » (deux notions souvent interchangeables). Elles sont basées sur l'« effet de prototype » : les sujets jugent certains membres plus représentatifs de la catégorie que d'autres. Il existe des catégories construites à partir d'un membre générateur.

Ethiopiques (s.d.). Figures emblématiques des "barbares", ensauvagés et primitifs, les porteurs de labrets activent un imaginaire associé à ensemble pourtant hyper diversifié de peuples et de cultures. L'extraordinaire, accentué par la pose photographique, devient caricatural et représentatif de cet ensemble. La fabrique de l'exotisme (l'une des formes de l'extraordinaire) consiste aujourd'hui en simulacres de rituels et de traditions-exhibitions dédiées au tourisme et à son besoin jamais assouvi de dépaysement et de bizarre. L'ER joue un rôle de label auquel il s'agit dès lors de se conformer si l'on souhaite attirer la clientèle. [Ed.P.]

Mursi

 

Dans les catégories hétéroclites notamment, la métonymie fabrique de la cohésion, mais pour la cohérence il faut une synecdoque. Troisième Loi du fatalisme cognitif : plus la catégorie est hétéroclite, plus sa cohérence repose sur des synecdoques, au nombre décroissant, au marquage croissant. Soit respectivement :
– l’échantillon : à l'intérieur d’une catégorie homogène, « nombre premier », par exemple, chaque membre est à même de servir de moule à tous les autres, et même si 3, 5, 7 viennent plus vite à l'esprit, ils n'ont aucun statut particulier ; le nombre des synecdoques est infini, leur marquage, nul.
– le prototype : une catégorie assez homogène, « oiseau » par exemple, s'organise autour de nombreux spécimens non-marqués, le moineau, l'hirondelle, le corbeau, tous également représentatifs du tout, alors que les spécimens plus marqués, tel le pingouin ou l'émeu, sont réduits à l'état de « citoyens de deuxième degré ».
– le paradigme : en avançant sur l'échelle de l'hétérogénéité, un prototype ne fera plus l'affaire, l'identité d'une catégorie devra reposer sur un membre paradigmatique, sans lequel il n'y a pas de « ressemblance familiale » (Wittgenstein). Exemple : la famille « tragédie », selon Morris Weiz, doit son unité toute relative à un réseau de parenté que cultivent ses membres avec un nombre limité de membres consensuels ; il cite Hamlet.
– l’idéaltype : les nostalgiques de la catégorie aristotélicienne ne se contentent pas de la ressemblance familiale, ils fondent la catégorie hétéroclite sur l'idéaltype, dans le sens où l'entendait Max Weber : « On obtient un idéaltype en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue... On ne trouvera nulle part empiriquement un tel tableau dans sa pureté conceptuelle : il est une utopie. » Exemple : Œdipe Roi est l'idéaltype de la catégorie « tragédie », Œdipe Roi nettoyé de la contingence et du bruit produit par Aristote dans La Poétique ; autre exemple : Michael Jordan, His Airness, est l'idéaltype de la catégorie « basketteur ».
– Passé un certain seuil, même l'idéaltype ne parvient pas à fédérer les membres de la catégorie ; pour leur assurer ne serait-ce qu'un semblant de cohérence, il leur faut se reconnaître dans le plus extravagant des leurs. L’Extraordinaire Représentatif (ER).
De tous les lieux français, et quel que soit le paramètre choisi (vols à main armée, touristes japonais par mètre carré, deniers publics investis dans la pierre), Paris offre le plus grand écart par rapport à la moyenne nationale. Or, c'est sa déviance qui, précisément, accouche de ces propositions, paradoxales en apparence : « Paris et la province forment les deux pôles de la vie nationale française. Qui connaît Paris connaît le principal de la France » (Curtius, Essai sur la France). Formalisé, cela donne le syllogisme suivant : « Paris, c'est le contraire de la France » donc « Paris, c'est la France ».

Nobel (2009). Comment une telle singularité peut-elle susciter une telle unanimité ? Ou comment le comité Nobel, en marge de considérations politiques par ailleurs assez habiles4, acte l’étrange nature du personnage Obama : sa valeur instantanée d'objet historique, complexe exorbitant de culture, de temps mêlés et d’images, au point qu’il peut paraître légitime – par une logique spécifiquement dialectique – de lui attribuer un prix « par anticipation », avant même qu’il ait fait l’Histoire (comme s’il était entendu qu’il allait l’écrire par la force des choses, c'est-à-dire des images et de la culture). [Ed.P.]

Obama, prix Nobel

 

L'absurdité logique est une normalité cognitive. Cela offense nos principes, mais le cerveau est foncièrement anti-démocratique, à tout instant il tient des élections à l'envers : y être statistiquement non représentatif est un atout décisif. C'est la psychologie de la Gestalt qui l'enseigne : plus a-typique est le stimulus, plus il a des chances de s'imposer comme figure. Ce n'est ni le hasard, ni le piston qui ont fait de Napoléon une grande figure et de ses contemporains, des figurants. Chacun de ses maréchaux et grenadiers pris séparément était peut-être un brave type, mais nul n'avait les poumons pour tenir l'histoire en haleine vingt ans durant.
Que notre cerveau encapsule l'ensemble dans son ER, c’est pour le mieux : il nous épargne son ON (Ordinaire Non-représentatif), nous qui sommes déjà gavés du nôtre.

Quatrième Loi du fatalisme cognitif : le degré de cohésion (cohesiveness) des catégories peu hétéroclites est fonction de l'étanchéité de leurs frontières ; celui des catégories très hétéroclites est fonction de la qualité de Gestalt de leur(s) synecdoque(s).

Les catégories hétéroclites à identité tranchée

Force est de constater que les objets dont historiens, anthropologues, sociologues ont la charge ne présentent aucune affinité avec les catégories du type « oiseau » ou les catégories du type « tragédie ». Nos objets respectifs relèvent pratiquement tous de catégories à hétérogénéité exacerbée, pourtant nous nous obstinons à les appréhender avec l'arsenal catégoriel « aristotélicien » : par la moyenne et la médiane, par l'habitus et l'épistémè, bref, par les régularités, statistiques et autres.
J'accuse les sciences sociales d'être en retard d'un paradigme. Nulle part ne sont-elles plus ringardes que dans leur traitement de l’« identité collective ». On la cherche, on la reconstitue au centre, du côté de l'ordinaire, alors que l'identité, qu'elle soit individuelle ou collective, ne passe jamais par la moyenne – pour la bonne raison, allant de soi, que la moyenne nivelle les valeurs : la nuit tous les trous sont noirs, sous l'eau tous les icebergs sont mouillés.

L'échelle du daté : Le ER est le sommet de la pyramide, le ON, sa base. Mais le ER, tout comme le ON, trouvent un écho hors de leur temps...
Napoléon est infiniment plus daté que les « contemporains de Napoléon ». Plus on descend dans l'échelle socio-culturelle, plus on pénètre dans l'anhistorique. Les contemporains de Napoléon et les contemporains de Louis XIV se ressemblent dix fois plus que Napoléon et Louis XIV. Histoire : sautiller de cime en cime, de daté en daté. Mais entre les cimes, entre ER, s'instaure un fécond dialogue de sourds. Entre eux, il n'y a pas de ressemblance de contenu, mais de structure.

Exit le tout. Entre la synecdocque

« Imagination it is which builds bridges, and cities, and empires. The beasts know it not, the blacks only a little, while to one in a hundred thousand of earth's dominant race it is given as a gift from heaven that man may not perish from the earth » (« L'imagination, c'est ce qui fait construire les ponts, les villes, les empires. Les animaux n'en ont pas, les Noirs n'en ont que peu et, dans la race qui domine la terre, elle est donnée à un individu sur cent mille, comme un cadeau du ciel destiné à garantir que l'homme ne disparaîtra pas de la surface du globe »). Dans ce passage de Jungle Tales of Tarzan (chapitre 5, « Tarzan and the Black Boy »), Burroughs le raciste, à l'instar de Bil'am (Nombres, XXII-XXIV) veut maudire et se retrouve bénir. La différence raciale, dit-il bien malgré lui, ne réside que dans le fait que les Blancs comptent un être d'exception sur 100 000, les Noirs, moins, les animaux, point. Il s'ensuit que les 99 999 de Blancs restants sont les égaux des Noirs et des animaux, ce qui ne les empêche pas de s'en sentir supérieurs, et de les dominer – le maître de la synecdoque écrira sa légende.

Jusqu'ici, la démonstration penchait du côté du réalisme, où les catégories pré-existent à leur principe de cohérence. Cela est dû au fait que les exemples ont été prélevés de catégories dites naturelles (« oiseau », « rouge »), ou de catégories naturalisées depuis des lustres (« Tragédie », « France »). Dans ces deux derniers cas, il y a déjà lieu de s'interroger sur qui précède qui, l'idéaltype ou le genre, l’ER ou l’ON. Les catégories ad hoc doivent leur raison d'être à un principe génératif. A fortiori les catégories ad hominem : c'est la faculté des voisins (dans l'espace et dans le temps) de se fédérer autour d'un des leurs qui en fait un ensemble stable. Les « contemporains », par exemple. Les catégories ad hoc sont éphémères par définition, leurs membres vont au dernier offrant, et souvent à plusieurs, avant de disparaître faute d'avoir trouvé un cadre fixe. Pour qu'une catégorie ad hoc se coagule pour de bon, elle a besoin d'une image de marque indélébile. Un ensemble doit son identité au Nom de l'un de ses membres (parlons donc de « nominalisme cognitif »). Celui, précisément, qui s'est fait un nom. Que les autres en fassent autant – sur son dos.
Plus extraordinaire est ce nom, plus il est à même d'assurer à ceux qui s'y reconnaissent une identité forte. Soit l'Eglise catholique, apostolique et romaine, qui est allée jusqu'à fonder son identité sur l'Incommensurable Représentatif (IR). Qu'est-ce que l'Imitation du Christ ? Le devoir de tout chrétien de se reconnaître dans l'Autre absolu. Qu'est-ce que la Croix ? Le symbole du moment le plus monstrueux de la carrière déjà limite du Fils de l'Homme. La Vierge est un autre IR. (Incommensurabilité à temps partiel, s'entend – c'est au sommet de sa gloire d'Autre que le Christ est humain si humain ; la Vierge ne l'est que le temps d'enfanter Jésus).
Plus extraordinaire est le Nom, plus forte sera l'identité de l'ensemble, sky is the limit – et dans le cas du judaïsme, les cieux sont vides, YHVH en est l'IR absolu, être dont on ne peut parler que métaphoriquement, pour ne pas tomber dans l'anthropomorphisme (voir la théologie négative de Maïmonide).

De tous les ramassis humains, les contemporains ont le plus besoin d'Extraordinaire Représentatif : pour ne pas se dissoudre dans un temps sans frontières, un temps parménidéen qui ne fait qu'Un. Privés de Guerre, de Grand Homme, de mai 1968, les membres de la « génération Mitterrand » se débattent entre la « génération de la crise », la « génération SIDA », la « génération MTV » ; ils finiront mal. Les patries temporelles ont intérêt à se reconnaître dans leurs membres se disant apatrides – c’est une véritable opération de salut public. (A l'époque de ma thèse, le génie méconnu mobilisa ma commisération teintée de ressentiment. Aujourd'hui, elle va vers les contemporains, qui sont passés à côté de son génie. Car que perd le génie méconnu dans l'infamie ? Le sommeil, la santé, de l'argent, parfois la vie. Et que perdent les contemporains ? Une occasion de se forger une âme collective, une griffe, un souffle, ils n'en auront pas trente-six.)
Borgès : « Chaque (grand) écrivain crée des précurseurs » – a fortiori il crée ses contemporains ; même l'écrivain ignoré. « Toute génération a la gueule du chien » (le Talmud).

Le champion est à l'origine le délégué d'un groupe ou d'une cause ; le champion est la synecdoque sur le champ de bataille – d'où son nom. Mais quel type de synecdoque ?

« Du camp philistin sortit l'intermédiaire [l'hébreu dit « homme de médiation »], Goliath fut son nom, il mesura six amoth et zereth... Il se dressa devant le camp israélite et leur dit : Pourquoi vous battre ? Moi, je suis Philistin et vous, vous êtes les esclaves de Saul. Choisissez un homme, qu'il descende vers moi. S'il peut m'affronter et me frapper, nous serons vos esclaves, et si je le bats, vous serez nos esclaves » (Samuel I, XVII, 4, 8-9).

Que la réputation faite à Goliath ne cache pas la noblesse de son raisonnement. Trois millénaires avant Catch 22, il proclame la primauté de la vie, même soumise, à toute mort, même fière. Au lieu du bain de sang dont la Bible traditionnellement nous gratifie, chaque bataille s'y soldant par des dizaines de milliers de victimes, le scénario écrit par Goliath ne coûtera qu'une vie humaine, une seule. Mieux. Comme le dit Goliath si bien, il n'y a que les Philistins qui risquent de perdre quelque chose dans l'affaire, car eux sont des hommes libres alors que les Israélites, qui viennent de s'offrir (à) un roi, sont de ce fait déjà esclaves ; en cela il ne fait que rejoindre l'analyse de la monarchie que leur a faite le prophète, avant d'oindre Saul : « Le futur roi taxera vos biens et vous deviendrez ses esclaves », (VIII, 17). Et Goliath de surenchérir : quelle que soit l'issue du duel, vous autres, vous aurez la vie sauve, tout au plus subirez-vous un changement de suzerain. « Saul [« le plus haut de la nation », sans plus, IX, 2] et tout Israël entendirent les propos du Philistin et furent pris de frayeur et de terreur. » Pourquoi ? La réponse toute faite attribue leur terreur aux mensurations de Goliath : son armure pèse cinq mille shekalim, le sabre pèse six cent shekalim, etc. Pourtant le gigantisme de Goliath ne justifie pas la panique des Israélites. Personne ne les a contraint à accepter son marché. Ils auraient pu l'envoyer promener et se lancer dans une guerre classique, camp contre camp – ce qui ne leur avait pas si mal réussi. Des exégètes prétendent que les Israélites craignaient que Goliath soit un échantillon représentatif de son peuple – et si tous les Philistins étaient comme lui ? Mauvaise lecture : après tant de frictions avec leurs voisins du sud, les Israélites avaient déjà fait le tour de leurs caractéristiques physiologiques.

Si les Israélites sont ainsi pétrifiés, c'est que l'argument de Goliath est irrésistible.La preuve : une fois son offre entendue, leur seul souci – et quel souci – est de se donner un champion à même d'affronter le béhémoth, de dénicher – mission impossible –, dans leur camp, le membre qui leur tiendra lieu de représentant, par son altérité même : nommer un délégué aussi monstrueux que Goliath. Impossible n'est pas biblique, à ceci près que le ER n'est jamais nommé ; soit les faits l'imposent, soit il s'auto-proclame : Goliath n'a pas été élu au suffrage universel, ni David.

Le monstre philistin l'est par hyperbole ? Au lieu d'un Samson bis, le monstre israélite sera monstrueux par litote, voire par inversion ; Goliath est un superman ? David sera l'anti-soldat. Il part au combat sans armure, sans arme conventionnelle, sans expérience militaire ; et il est si jeune, le huitième fils de Ishaïe, qu'entre lui et la conscription, il y a quatre frères !

San Diego/Tijuana (2007)5. En 2006 (Secure Fence Act), les Etats-Unis entreprennent la construction pharaonique d’un mur (1384 km programmés) sur sa frontière avec le Mexique (longue de 3169 km). En jeu, le contrôle du trafic de drogue et la gestion des flux de migrants.
Représentatif de la politique de confinement menée par les pays riches, occidentaux notamment, pour tenir à distance respectueuse les deux tiers les plus pauvres de la planète. L’Europe-forteresse, quant à elle, confie à ses limitrophes du sud la gestion des flux de migration en amont6 – réactivant une politique conduite par l’Empire Romain sur ses Limes. [Ed.P.]

Us Border

 

Justice poétique fut faite, le plus extraordinaire, le plus monstrueux des champions l'a emporté. C'est alors que le ER apparaît dans toute sa puissance performative. La défaite de Goliath est la défaite de son camp tout entier : « Ayant vu que leur héros était mort, les Philistins prirent la fuite » ; le gentelmen agreement devenant de ce fait caduc, les Israélites ne se privent pas de les pourchasser et de les massacrer. Qui est l'auteur de cette boucherie ? La synecdoque :

« A leur retour, quand David revint après avoir frappé le Philistin, les femmes de toutes les villes d'Israël sortirent devant le roi Saul et chantèrent : Saul tua par milliers, David, par dizaines de milliers » (Samuel I, XVIII, 6-7).

 

Le cerveau est une hydre à trois casquettes. Sur l'une, est écrit « tout est relatif » ; sur l'autre, « tout se tient » ; sur la troisième, « tout ou rien ». Pour l’esprit totalisant, s'il n'existe pas de critères universels pour déclarer toute chose bonne ou mauvaise, belle ou laide, vraie ou fausse, alors le bien, le beau, le vrai n'existent pas... C'est par ce sophisme que grands et petits se privent de ce qu'ils prisent par-dessus tout : le bien, le beau, le vrai. En ratissant large, holistes et globalistes se condamnent à s'entendre au raz du sol.
Le cerveau n'a de respect que pour la figure ; en même temps, il nous gave en fond. Pour regagner ses faveurs, il faudra trier, cloisonner, compartimenter. « Béni soit-il qui isole le sacré du profane. » Le tout est pâle, la passion passera par la partie. Le tout est un pot pourri, il ne se dégustera qu'à travers l’un de ses ingrédients. Que Dieu nous protège du relativisme ; et s'Il n'existe pas, nous fonderons nos espoirs sur la synecdoque.
Mais pas sur n'importe laquelle. Plus pourri est le pot, plus l'ingrédient à même de lui procurer une saveur identifiable devra se démarquer de ses compagnons d'amalgame. C'est une loi de la culture : le tout n'existera qu'à condition de se reconnaître dans son Extraordinaire Représentatif (ER) – à imaginer qu'il en a un.

Les fans de l'absolu admettent volontiers que « 2 X 2 = 4 » est l'aiguille dans la botte de foin, ensevelie qu'elle est sous une masse critique d'« à peu près » et de « cela dépend du point de vue ». Pour se faire un nom, il faut frapper l'imagination ; celle-ci n'est sensible qu'à la bonne Gestalt. La France existe, parce que ses trente-huit mille communes ont su oublier leurs querelles de clocher et se fédérer autour de la plus déviante parmi elles : Paris. Achille existe, parce que son corps d'acier a accepté de passer à la postérité grâce à son unique organe mou : le talon. Narcisse existe, parce qu'il a abdiqué la totalité de sa personne, pourtant sublime, au bénéfice d'une faculté qui n'en faisait pas partie au départ : aimer.

L'arbre qui cache la forêt

« Le bon Dieu est dans les détails »? Selon le théologien, Il est plutôt dans l'absence de détails. Le bon Dieu est dans les détails, oui, mais pas dans n'importe lequel – le bon Dieu est dans le bon détail. Le bon Dieu est dans le détail à même de faire le vide autour de Soi. Ce qui n'est pas le bon détail n'est qu'humain.

Home (1972). La photographie de la planète Terre se détachant entièrement sur le vide sidéral, prise le lundi 11 décembre 1972, offre une expression sensible du caractère extraordinaire de la présence de la vie dans l'univers7. Un extraordinaire dont on ne sait pas encore si, parmi les différents corps célestes, il est représentatif ou non. [Ed.P.] 

Apollo 17

 

Tout est dans la nuance, oui, mais pas dans n'importe laquelle – tout est dans la nuance qui fait la différence. Tout est dans la nuance à même d'être tout. Ce qui dans le tout n'est pas la bonne nuance, en est marginalisé, voire vomi. Tout Achille est dans son talon, au propre et au figuré.
Le bon détail est l'arbre qui cache la forêt – et pour cause. Le bon détail, du tout aspire à devenir synonyme : Paris est la France ; ce qui n'en relève pas, de près ou de loin, est contingent.
Le mauvais détail ne peut revendiquer la représentation du tout sans que mille autres s'esclaffent : Et pourquoi pas moi ? Le bon détail est honni par les mauvais : « Malheur à moi qui suis la nuance » (Nietzsche).
Dans un tout, 99,99% des détails ne sauraient faire la différence, et le plus souvent, 100%. Bons ou mauvais, tant qu'il y aura des détails, nous sommes sauvés. Sans la nuance qui fait la différence, tout revient au même.
Dr. Samuel Johnson : « It is by studying little things that we attain the great art of having as little misery and as much happiness as possible. »
« Tant d'arbres qu'on ne voit pas la forêt » (dicton hébreu) – tant d'arbres qu'il n'y a pas de forêt...

La nuance qui fait la différence nous élève au rang d'homme en particulier. Or même un Kafka n'était Kafka que deux heures par jour – et le reste du temps ?

 

***

 

En 1986, je tourne en dérision le mythe du génie méconnu, ma carrière est alors en pleine ascension, la conclusion de ma recherche est en plein accord avec mon choix de l'époque : être à la tête des renards plutôt qu'à la queue des lions.
En 1993, je publie Clefs, un livre qui fait date dans l'histoire de la vérité ; elle n'en a pas, il passe inaperçu. Le verdict du texte de 1984 ne varie pas d'un pouce : It's now or never ! – donc Never ! Ne sortez pas vos mouchoirs : je préfère, et de loin, être l'homme qui a écrit Clefs, que l'homme qui n'a pas écrit à propos de Clefs. (Plutôt faire le figurant dans la cour des grands que le malin dans la cour des nains.)

A ceux qui désirent ne pas mourir idiots, je dis : « Lisez Clefs » ; aux autres : « Que chacun cultive son jardin. » A vous les carrières, à moi la grandeur.

 

Ce texte (v. 1993) est reproduit dans sa version originale sur le site de Daniel S. Milo ; la présente édition est une version fortement remaniée de ce texte original.
On consultera également avec profit le site expérimental www.toomuch.us

1  Daniel Shabetaï Milo, Aspects de la survie culturelle, thèse de doctorat sous la direction de Marc Ferro, Paris, EHESS, 1986.
2  Hypothèse surprenante, illogique, car elle va à l'encontre de deux tendances lourdes. Depuis deux siècles, la longévité moyenne a doublé : de nos jours, il faudrait quatre-vingt ans pour liquider une génération de façon douce ; depuis deux siècles, l'histoire est entrée en frénésie : de nos jours, la roue de la fortune tourne beaucoup plus vite qu'avant, et avec elle, la relève des contemporanéités. En une vie une seule, un artiste moderne risque de connaître l'indifférence, la consécration, l'oubli, et la résurrection, et à chaque phase trouver le temps long.
3  Georges Duby, Le dimanche de Bouvines : 27 juillet 1214, Paris, Gallimard, 1973. Plus tard, mais dans la même perspective de micro-histoire, Jacques Le Goff épuisera la documentation touchant un extraordinaire "au carré", Saint Louis, à la fois roi et saint, pour décrire la société du XIIIe siècle (Paris, Gallimard, 1996).
4  Il s’agit là encore d’une immixtion de la communauté internationale dans la politique intérieure US : il s’agit de charger les futures décisions du Président américain d’un imprimatur moral global. Avec ce prix l'Académie Nobel est devenue un acteur de la politique internationale, et non plus seulement jury a posteriori. Surtout il y a un renversement fabuleux : la première puissance du monde se voit ravalée à une seconde place puisqu'il existe quelque part une autorité capable de lui conférer un "titre", un "honneur".
5  Légende de l'image (source wikipédia) : « A small fence separates densely populated Tijuana, Mexico, right, from the United States in the Border Patrol's San Diego Sector. Construction is underway to extend a secondary fence over the top of this hill and eventually to the Pacific Ocean. Date : 12 March 2007. »
6  « Certains [dirigeants de l’Union africaine], pour conserver des rapports privilégiés avec Paris, se sont empressés de signer des accords de « gestion concertée des flux migratoires et de développement solidaire », qui se traduisent notamment par des facilités de réadmission. Le Gabon (juillet 2007), le Congo-Brazzaville (octobre 2007), le Bénin (novembre 2007), le Sénégal (février 2008), la Tunisie (avril 2008) pourraient bientôt être imités par l’Égypte, le Cap-Vert, le Mali et le Cameroun. Au travers de ces accords, l’Union européenne impose aux pays du Sud des politiques répressives. Le Maroc en 2006 a adopté un code de séjour et d’entrée des étrangers encore plus restrictif que le CESEDA français, l’Algérie a un projet de loi criminalisant l’émigration irrégulière s’appliquant à ses nationaux mais aussi aux personnes ayant transité par l’Algérie… » (source, article publié le 5/09/2008). Voir également http://www.cehd.sga.defense.gouv.fr/spip.php?article49.
7  Stanley Kubrick, dans 2001, L'Odyssée de l'espace (1968), avait déjà mis en scène cette "présence de la vie" au milieu de l'univers.